Interview de Leena NOUX (2019)

LeenaNOUX (49 ans) est une artiste peintre et coloriste finlandaise quihabite et travaille à Orléans. Elle a étudié les beaux-arts àHelsinki et sa première exposition a eu lieu en 1999. Par la suite,ses œuvres ont été exposées non seulement en Finlande et enFrance, mais aussi dans des grandes villes européennes comme Berlin,Londres et Florence. Ses œuvres font partie de collections departiculiers en Europe et aux États-Unis. Elle est également membrede la presque centenaire Sociétédes Artistes Orléanais.


Bien que j’aie une formation classique en dessin et que j’aimebeaucoup les traces du fusain, j’ai toujours été fortementattirée par les couleurs. Par moments, j’éprouve un besoin decouleur si fort que j’ai envie de m’envelopper d’une couleur,de me perdre complètement en elle, voire de la manger. L’expression« goût pour la couleur » me convient donc parfaitement !À bien y penser, je ressens ce besoin de couleur physiquement, jepourrais même dire qu’il s’agit d’un « manque decouleur ». C’est souvent à partir de cet état de manque queje commence une nouvelle œuvre ou une nouvelle série d’œuvres.En tant que synesthète, je ressens les couleurs avec intensité,elles ont leurs propres fréquences, auxquelles mon corps réagit.J’ai souvent entendu dire de mes œuvres qu’elles sont lumineuseset équilibrées, indépendamment des couleurs que j’utilise :c’est précisément ce que je recherche, l’harmonie. N’est-ced’ailleurs pas l’objectif de la plupart des gens dans cette vie,d’une manière ou d’une autre ?


S’éloigner du figuratif estprobablement une étape naturelle du développement de nombreuxartistes, lorsqu’on n’a plus besoin de « signes » etque l’expression se dévêtit de tout le superflu. En réalité, jepense être dans un espace entre-deux, mes tableaux évoluent dans unterritoire entre l’abstraction et le figuratif. Je ne veux pasclouer sur la porte de mon atelier une appartenance définitive à ungenre ou à l’autre, même si ces dernières années j’ai réalisédavantage de séries que l’on peut qualifier d’abstraites. D’unautre côté, à l’aide du contraste des couleurs, on peut créerdans une composition abstraite un espace figuratif intime, un nid, oubien une atmosphère sous-marine. En tant qu’artiste, je souhaiteque le spectateur puisse créer sa propre porte d’entrée dans letableau, y suivre son propre chemin. La solution du mystère del’œuvre ne se trouve pas et ne doit pas se trouver à portée declic sur Wikipédia. Il faut la chercher à l’intérieur de soi.Par mes œuvres, je veux donner au spectateur la possibilité deretrouver son propre espace, son propre équilibre, son rythme, sonflow.J’utiliserais pour parler de mes œuvres le terme d’« autel »s’il n’était pas si empreint de connotations religieuses, maisc’est le rôle qu’ont mes tableaux : donner au spectateurune expérience unique et rafraîchissante au milieu du tourbillond’informations et d’images dans lequel nous vivons.

Parfois il m’arrive simplement d’éprouverun besoin de dessiner. Ces personnages, ces portraits, ne sont pasdes personnes réelles. Je n’utilise pas de modèles. Il y a malgrétout dans ces visages des traits qui me sont familiers : ilsappartiennent à mes proches, à des connaissances, ou à des visagesd’inconnus que je vois par exemple dans le bus. À chaque fois, cen’est que plus tard, après avoir dessiné, que je le remarque. Jecrois que c’est un reste de l’époque où j’étudiais le dessind’après modèle. Cela a laissé des traces dans ma façon deregarder les gens, mon cerveau étudie malgré moi le modèle, mêmesi mes outils de dessin sont loin ! Dans ces portraits, j’aimeaussi mélanger les genres : je peux transformer avec un simpletrait un menton masculin en menton féminin. « On y voit lecourage ! » est le plus beau commentaire qu’uncollectionneur fidèle ait fait de mes personnages.


Toutes les expériences vécues ont leur importance. Jesuis originaire d’Oulu, sur la rive nord de la baie de Botnie. Laville où je suis née et où j’ai passé les vingt premièresannées de ma vie est à quelques centaines de kilomètres du pôleNord. Dans le nord, les mois d’hiver sont froids et sombres, maisau milieu de l’été le soleil ne se couche pas et la lumière dusoleil de minuit est unique. Ces forts contrastes ont probablementaussi eu une grande influence sur ma façon de m’exprimer. Je suisla seule fille d’une famille de quatre enfants et mon talentd’artiste est apparu dès mon jeune âge. Une année, ma mère areçu comme cadeau de Noël un livre sur l’œuvre d’EdvardMUNCHet les images colorées mais sombres ont tout de suite émerveilléla petite fille que j’étais. Dans les pages du livre s’ouvraittout un monde nouveau et fascinant, que je n’avais jamais vuauparavant. J’avais alors six ans. Bien sûr, la Finlande, commetoute la vie que j’ai vécue, je la transporte avec moi, ainsi quedans mes tableaux. J’habite en France depuis maintenant huit ans,et un ami ici m’appelle « la sauvage reine de la Finlande »,on peut donc dire que l’influence de mes années de jeunesse surmes peintures ou ma personnalité n’a pas disparu.


En ce moment, je vis dans le monde abstrait des bleus, des vertset des violets, où apparaît de temps à autre l’ocre. Un monde demouvements anguleux et de formes nettes au milieu de doux dégradésde couleurs.

Pour répondre à cette question, je devrais aussi parler de monnouvel atelier, que j’ai trouvé l’hiver dernier dans le centrehistorique d’Orléans. C’est un espace lumineux et haut deplafond avec de grandes fenêtres, situé au rez-de-chaussée, danslequel j’ai ma propre entrée. Dès la première visite, je m’ysuis sentie chez moi et j’ai compris après un instant que cetendroit me rappelait beaucoup la maison où je vivais à Helsinki.Cet espace que j’utilise depuis le début du printemps dégage uncalme bleuté et lumineux que je n’ai ressenti nulle part ailleurs.Quand j’y arrive le matin et que je ferme la porte derrière moi,c’est comme si j’entrais dans une bulle. Mon atelier a son proprepouls, et son propre temps. Un temps où tout est possible.  

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